La CFTC et la réforme des retraites : questions et propositions

 

Tribune d’Hervé Bry, conseiller fédéral

Vos collègues et les membres de vos familles vous sollicitent certainement pour connaitre le point de vue de la CFTC sur le conflit social qui dure autour de la réforme des retraites. Voici quelques éléments vous permettant de relayer une approche typiquement CFTC auprès d’eux.

En avant-propos, rappelons-nous que la vie est dynamique, que nos dispositifs qui visent à protéger la vie doivent donc s’ajuster en permanence, sans rupture et avec le souci de la justice et de la prudence. Les besoins réels du grand âge augmentent (rôle des grands parents, coûts de l’assistance en cas de dépendance, charges incompressibles de la vie) : voilà une base de calcul de ce que doit être une pension minimale. Les concertations préliminaires à la rédaction de la loi ont été et sont encore des occasions de faire passer des avancées sociales liées à l’évolution de la société, de la démographie. Outre la pension minimale, la CFTC a également remis les droits familiaux au premier plan, tant la famille est la clé des questions éducatives des jeunes, de l’accueil de nos aînés dépendants. La famille est le creuset de toute la société de demain. La CFTC a pleinement joué son rôle et certaines de ses revendications majeures ont été entendues, notamment sur les familles monoparentales, les familles nombreuses, et il reste encore beaucoup à faire. La CFTC a été très présente dans certains médias, sur les plateaux TV, les réseaux sociaux ou les radios.

Maintenant que nous rentrons dans la phase législative, dont nous espérons qu’elle ne sera pas raccourcie par un 49.3 ou des ordonnances, nous pouvons interpeller nos députés qui amenderont et voteront la loi. Voici quelques points d’attention que vous pourrez avoir à l’esprit lors de ces rencontres, que nous vous encourageons à organiser, notamment à l’occasion des élections municipales ou dans les permanences parlementaires.

Cette réforme comporte 7 aspects qui sont ici classées en trois familles : les questions humaines, les questions de trésorerie et les questions financières. Quant au conflit social qui bloque les transports ferroviaires, un éclaircissement s’impose également, ce qui nous fait 8 points dans cet article.

 

Les questions humaines.

1/ le sens même de l’inquiétude liée à la réforme des retraites est intéressant et nous dit quelque-chose du mal-être dans l’emploi. Aujourd’hui, la retraite est une libération pour beaucoup, mais pas pour tous. Certains entrepreneurs ou passionnés n’envisagent pas de partir en retraite, simplement parce que leur travail les épanouit, les fait vivre pleinement ; ou encore, leur travail, c’est leur bébé, leur projet, leur vie prolongée dans l’action créatrice. On en rêverait. Mais pour tous les autres ? La retraite est une libération parce que le travail – ou plutôt, l’emploi –  est perçu comme une servitude, une prison, un temps précieux qui devient rare avec l’âge, et qui empêche de vivre. Si nous réformons la place des êtres humains dans le monde professionnel, autrement dit, si la finalité de l’entreprise, du travail professionnel était de nouveau la personne, notre vécu professionnel changerait et le principe d’un « âge pivot » serait beaucoup moins irritant. Peut-être pouvons-nous commencer par redéfinir la « finalité » du travail, d’une entreprise, et pouvons-nous considérer toute activité vertueuse (fondée sur la justice, la tempérance, la prudence, le courage) comme un travail à part entière : engagement associatif, travail parental, aidant familial….avec sa part de rémunération par la Nation, qui estomperait la transition vers la retraite et les effets de seuil (date pivot).

2/ le travail des actifs est donc en recherche de sens ; le travail des seniors est également une question fondamentale, sans quoi repousser l’âge de la retraite serait juste opérer à un transfert des coûts sociaux de retraite vers l’assurance chômage. La CFTC métallurgie propose depuis près de 10 ans un système de Fondation de Branche susceptible de servir de sas salarial vers la retraite tout en créant les conditions de la transmission et de l’engagement associatif pour les travailleurs qui n’ont pas pu vivre cette expérience du fait d’une vie professionnelle trop intense. La CFTC Métallurgie a également proposé la création d’un Compte Epargne Temps personnel portable, ce qui veut dire indépendant du contrat de travail, servant d’amortisseur au fil des besoins et des possibilités du travailleur tout au long de sa vie ; CET et Fondation sont des dispositifs permettant de vivre la transition vers la fin d’activité professionnelle de façon sécurisée, sans appréhension.

3/ La réforme envisagée par le gouvernement est surtout sociétale, doublement, d’ailleurs : d’une part, vis-à-vis des familles : les meilleures années de la vieillesse, jadis dévolues à « l’art d’être grand père » ou grand-mère, seront orientées vers l’activité productrice. Les grands parents jouent un rôle déterminant dans le soutien logistique des familles accaparées par le double salaire devenu pour ainsi dire obligatoire, et dans la transmission de certaines valeurs. Partir à la retraite après 64 ans, c’est un coup dur pour la cohésion familiale, c’est un pas de plus (après beaucoup d’autres) vers la séparation enfants/familles.

D’autre part, l’incertitude sur les moyens pécuniaires des personnes âgées en feront des acteurs économiques peu fiables. La paupérisation aura un impact sur la décence de l’habitat, sur la possibilité de se faire aider à la fin de la vie, avec, on s’en doute, la revendication de nouveaux droits sociétaux liés à la fin de vie « dans la dignité ». Et c’est toute notre compréhension de la dignité humaine qui sera remise en question, mais ne l’est-elle pas déjà ?

 

Les questions de trésorerie

4/ L’actuel régime de la CNAV (sécurité sociale) serait en déficit du fait de la pyramide des âges. C’est exact que la pyramide des âges et l’allongement de l’espérance de vie crée un déséquilibre. Mais le déficit du système est également –et surtout – dû à la baisse des rentrées d’argent, liée au chômage et à la concurrence sociale déloyale des pays à bas coûts de main d’œuvre, et au manque de patriotisme des consommateurs. C’est une vraie question que l’on n’entend pas débattue dans les medias et dont vous pouvez parler en famille ou avec les collègues. En réalité, le déficit envisagé (3 ou 4 Md€) est modeste comparé au budget de la CNAV (400Md€), soit 1%. En tout état de cause, retarder l’âge de la retraite, avec la difficulté qu’ont les séniors à trouver un travail, c’est transférer la dépense sur l’assurance chômage, ce qui permettra ensuite de « vendre » une précarisation accrue des travailleurs sous prétexte de « libération de l’emploi ».

5/ les régimes autonomes sont privés et gérés paritairement. Ils ne privent personne et sont adaptés aux branches concernées. Ils participent à la solidarité en versant annuellement plusieurs dizaines de M€ au régime général. La réforme est une nationalisation/confiscation, et un déni de savoir-faire vis-à-vis des partenaires sociaux. N’est-ce pas là une façon de vider ces branches de leur substance, pour accélérer cette fameuse réforme décidée lors des lois Rebsamen et El Khomri ?

6/ les régimes spéciaux du secteur de l’énergie, de la SNCF et de la RATP, entre autres, doivent être réformés parce qu’ils ne sont pas autonomes, eux : cotisant moins longtemps, ils prennent plus tôt sur la CNAV (Assurance vieillesse) une pension calculée sur les 6 derniers mois. Des régimes spéciaux fortement contributeurs du déficit du régime général et donc des deniers publics.

Et l’Etat, qui garantit le budget de la Sécu dont fait partie la CNAV, a raison de vouloir les intégrer à un régime général. La question est donc très différente de celle des régimes autonomes, qui servent de monnaie d’échange dans le projet gouvernemental.

Pour répondre à ces 3 points financiers, le Gouvernement a répondu par une solution technique « universelle » : la retraite par points. C’est justice. Mais le côté uniforme ne l’est pas. Par exemple Chaque 10 euros gagné ouvre droit à 1 point de retraite : cette équation simpliste est injuste, car il y a des euros difficilement gagnés et des euros injustement et trop facilement gagnés. Tous euros ne se valent pas. C’est la question, entre autres, de la pénibilité.

 

La question financière

7/ la réforme est financière dans la mesure où elle mettra sur les marchés financiers de grandes sommes d’argent qui, pour l’instant, échappent aux circuits assuranciels et bancaires du fait de la re-distribution immédiate. Comment ? Par trois mécanismes que nous pouvons craindre, mais qui ne sont pas encore avérés :

A terme, l’incertitude sur la retraite par répartition amènera la population qui le pourra vers plus de retraite par capitalisation. On les voit déjà venir, tous ces organismes de conseil en placements…..qui cherchent à remplir les bulles spéculatives qui enflent avec votre épargne, quitte à vous la faire perdre lors du prochain Krach (cf. Pierre-Yves Gomez, Bruno Gabellieri, Jacques de Larosière)

Et puis, nous sommes face à un système de 3 équations à une seule inconnue : l’inconnue, c’est la valeur de service du point ; les 3 équations sont : « la retraite ne doit pas dépasser 14% du PIB ; la valeur du point ne doit pas baisser ; le système ne doit pas être déficitaire ». Il n’y a pas toujours de solution et il faut au moins rajouter 2 autres inconnues indépendantes pour espérer une solution : le financement (cotisation sociale différentielle sur les importations, par exemple) et la détermination du PIB (intégrant la valeur ajoutée des travaux invisibles, la richesse naturelle créée ou détruite). Faute de quoi les partenaires sociaux, qui n’arriveront pas à gérer le système, se verront dé-saisis du sujet par l’Etat, lequel le confiera ensuite à des gestionnaires privés appelés…fonds de pension. Cette question du rôle des partenaires sociaux dans le financement du nouveau régime a été abordée par la CFTC dès septembre 2019 : ce n’est pas une idée de la CFDT !

Comment sera gérée la transition, la temporisation entre la collecte de la cotisation (valeur d’achat du point) et la distribution de la pension (valeur de service)? Quels seront les placements choisis ?

 

8/ Et la grève, dans tout ça ?

Insistons encore sur un point positif : lors des concertations avec les organisations syndicales, le gouvernement a pris en compte des revendications CFTC au sujet de la reconnaissance du travail familial (majoration de 5% dès le premier enfant, sans plafonnement), de la solidarité familiale (réversion augmentée). C’est embryonnaire, mais c’est un ajustement qu’il faut garder, quelle que soit l’issue de la contestation. A propos des grèves, la position de la CFTC est claire : la grève est un ultime recours lorsque la situation est dans une impasse ; c’est peut-être le cas… encore que tout rapport de force crée un perdant qui n’a de cesse de construire sa revanche, et tout le monde y perd. S’il faut une grève, elle doit toujours mettre la pression sur la partie « adverse » et non sur les personnes fragilisées ou vulnérables. Or, typiquement, c’est ce qui se passe avec la grève des transports ferroviaires. Le transport public est d’abord une obligation d’Etat liée à l’aménagement du territoire parce qu’il permet aux personnes d’aller gagner leur pain. Le travail est un droit plus fort que le droit de grève. La grève des cheminots est injuste parce qu’elle touche les gens avant de toucher le Gouvernement. Elle doit cesser. Elle est également illégale, car un accord de « service minimum » avait été signé naguère (par la CFTC, qui l’a payé de sa représentativité ensuite dans ces entreprises ferroviaires), accord qui prévoyait un trafic normal aux heures de pointe. La notion de « bien commun » est étrangère à ces grévistes, alors que c’est précisément leur régime de retraite qui plombe les équilibres de la CNAV.

 

Conclusion 

Cette affaire des retraites – et de BlackRock – montre que le Gouvernement manque de maturité (mais pas d’idéologie), que le « logiciel » de combat de la CGT n’a pas changé en dépit de ses apparences réformistes : ils cherchent le coup de force, la déstabilisation en faisant, par la prise en otage des travailleurs, modestes, des victimes collatérales. Celui de la CFDT est constant : il s’agit d’être dans l’accompagnement de l’air du temps. Celui de la CFE-CGC est de se battre pour les CSP+ (ils font une fixette sur les revenus supérieurs à 120k€) et celui de la CGT- FO est actuellement aligné sur la CGT puisqu’on parle de service public, secteur protégé où FO est particulièrement et historiquement présent.

Seule, la CFTC parle des familles,  de la dignité des personnes et du travail humain, de responsabilité des partenaires sociaux et de la crise financière qui vient. La CFTC est irremplaçable parce que sa grille d’analyse est spécifique, sans idéologie, fondée sur la dignité humaine, la réalité des besoins humains.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Dernières news

Revue de presse de la CFTC Métallurgie

Pour compléter cette revue de presse, suivez nous sur Twitter ActuEL RH Dérogations à la durée du travail : des décrets annoncés pour chacun des...

Covid-19 et droit du travail : les réponses à vos questions

  Les réponses à vos questions juridiques par le service politique sociale de la Confédération : Retrouvez ces informations ici    

Congés payés, durée du travail et jour de repos : la CFTC veut négocier !

Communiqué de presse du 26 mars 2020 Le gouvernement vient d’adopter en conseil des ministres une série d’ordonnances. La CFTC réagit. Lire le communiqué de...

Nous Connaître

Dans un monde en constante évolution construisons un nouveau contrat social

CDD, CDI, intérim, chômage, formation, temps partiel, création d’entreprise, congé parental, les risques de rupture qui jalonnent la vie professionnelle se multiplient… La vie d’un actif ne saurait se résumer au statut de salarié. La souplesse est de mise, mais elle ne doit pas être un engrenage vers la précarité.

Découvrez notre projet

Retrouvez la CFTC Métallurgie sur :

Téléchargez le magazine

Téléchargez le magazine

Téléchargez

Adhérez

Adhérez à une organisation syndicale, pour être acteur de votre vie professionnelle.

La CFTC, c’est vous !

Rejoignez la CFTC

Contact

Contactez la fédération ou l’un des syndicats CFTC Métallurgie

Nous écrire

Toute la CFTC Métallurgie dans votre poche

Découvrez l’application mobile disponible sous iOS et Android  et soyez informé(e) en temps réel des dernières actualités de la CFTC Métallurgie.