Les limites du PIB : perspectives pour les délégués syndicaux CFTC en entreprises.

 

Tribune d’Hervé Bry, conseiller fédéral

Avant-propos

Cet été a été marqué par la publication des chiffres de l’économie en France (récession) et par les premières statistiques économiques sur le tourisme. Par ailleurs, ce 25 août, nous consommons plus que ce que la planète peut renouveler. Enfin, les indicateurs touristiques ne peuvent pas voir le mouvement spécifique à cet été post-confinement : le recours aux infrastructures familiales et amicales pour l’hébergement en France, du fait que les locations saisonnières privées (AirB&B, etc.) n’ont pas pu être proposées au public étranger. Rester chez soi ou entre amis, c’est un bonheur invisible par les métriques économiques habituelles.

Importance du PIB comme indicateur économique

Le Produit Intérieur Brut sert de mesure de développement d’un pays et sert de référence dans la définition de nombreux autres indicateurs.  Le classement de la France au 6ème rang (bientôt 10ème) est fondé sur le PIB. Il permet aussi de mesurer la croissance, et les perspectives d’emploi.

La mesure de la dette publique est également rapportée au PIB : les fameux critères de Maastricht contiennent l’obligation de maintenir un déficit budgétaire à moins de 3% du PIB.

1/ Qu’est-ce que le PIB ? Est-il toujours un indicateur pertinent ? Comment l’améliorer ?

La définition du PIB est assez stable depuis 70 ans : PIB = valeurs ajoutées+ TVA+ taxes sur les produits particuliers+ droits de douane – subventions d’Etat. Pour une entreprise, la valeur ajoutée, c’est le chiffre d’affaires diminué des achats. Pour une école, il n’y a pas de production : la valeur ajoutée est estimée égale aux coûts de fonctionnement : salaires des professeurs, usure et entretient du bâtiment.

Il y a une approche du PIB par les revenus ; une approche par la demande et les variations de stocks (flux), par la dépense finale, etc. La valeur du PIB est calculée avec une incertitude de +ou- 5%.

2/ Le PIB, sans être remis en question, est sujet à débats : faut-il y inclure économie souterraine ? Faut-il y mettre les activités illégales telles que la prostitution, le trafic de drogue ? Certains pays le font pour remplir plus facilement les critères de Maastricht.

Toute l’économie de croissance est fondée sur le PIB. Pourtant, cet indicateur a des lacunes qui empêchent la prise en compte de deux réalités : les ressources naturelles et le travail humain.

Limites du PIB. Vers de nouveaux indicateurs ?

1/ Ressources naturelles et PIB

Le PIB ne s’occupe que de flux : il tient pour nulle la valeur des matières premières et des ressources naturelles telles que les minerais, les énergies fossiles, le poisson, le bois : vestige d’une époque où ces ressources étaient considérées comme inépuisables. Le PIB ne compte donc au mieux que la valeur du travail effectué pour l’extraction de ces matières ou l’exploitation de ces ressources. En réalité, la valeur qui entre dans le PIB est la valeur spéculative de ces matières et ressources vendues.

Le PIB ne tient pas compte de la baisse de valeur liée à l’usure, à la pollution, à l’érosion des sols, à l’appauvrissement de la biodiversité. La recherche de « croissance du PIB » pousse à créer de la valeur et donc à détruire une valeur nulle (ressources naturelles) sans l’inscrire en négatif. La valeur du travail de « réparation » des déficits ainsi causés (engrais, semences déposées, OGM, etc.) est comptée positivement. Autre exemple du même type : l’eau pure naturelle ne vaut rien, la pollution n’est pas négative, mais le PIB prend en compte le travail des stations d’épuration ou plutôt, le prix de vente de l’eau potable et du méthane.

Pour nous, métallos, il faut savoir que la sidérurgie n’a contribué au PIB qu’à raison du prix de l’acier sur les marchés internationaux, sans tenir compte du prélèvement non renouvelable de nos minerais désormais épuisés, de nos paysages, des nappes phréatiques et de nos rivières polluées par les sous-produits non retraités (plomb, mercure, phosphates, dioxyde de carbone, suies…).

Allons au bout de cette logique : nous serons riches lorsque tout sera bâti, artificialisé, lorsque nous importerons toute notre nourriture et que nous aurons pléthore de magasins nous vendant des tas de choses faites ici ou ailleurs, dans on ne sait quelles conditions, pas toujours recyclées et donc potentiellement destinées à être des déchets dégradant l’environnement et le bas-côté des routes.

Quelle aurait été la valeur de notre croissance si nous avions mis en négatif tous ces prélèvements, toutes ces destructions ? Mais, point positif, la nature se répare toute seule, à son rythme, (mais cela ne fait pas du PIB). Compter pour non nulle la ressource initiale nous permettrait d’inclure dans le PIB la restauration naturelle des stocks, de la qualité vivante des terres agricoles, des forêts. Autre point positif : nous recevons du Soleil une énergie considérable qui peut être stockée sous forme de biomasse. Nous recevons de la rotation de la Terre et de la Lune l’énergie des marées, qui crée elle aussi du vivant, de la biomasse.

A court terme, il y a donc beaucoup de facteurs de croissance à réparer ce qui a été souillé, détruit, à recycler ce qui a été utilisé, à remplacer (par des substituts) ce qui a été consommé et épuisé.

2/ Travail humain et PIB

Le travail humain, vu du PIB, se réduit au salaire et prestations sociales. Une tâche entièrement robotisée crée du PIB par le prix des produits vendus, mais pas par la dépense de consommation des salariés (puisqu’ils n’existent pas). Le PIB n’est pas diminué du coût social du non-travail, pris au sens large. Au contraire, il augmente puisque l’activité économique et sociale se nourrit aussi des conséquences des différentes formes de chômage.

Mais il manque au moins deux choses dans la prise en compte de ce travail humain dans le PIB :

  • la valeur humaine du travail, celle qui nous fait être, qui nous rend solidaires, qui nous fait transmettre nos savoirs-êtres, notre culture : cela n’est pas marchand, cela n’est pas un chiffre, et peut pas rentrer dans le PIB. Pourtant, sans ce travail, il n’y aurait pas de société – et on voit combien le déficit de ces tâches délaissées, tel que le travail parental, crée des fractures; la délinquance, d’où qu’elle vienne, crée des injustices pourvoyeuses de PIB (réparations, avocats, police) qui au global, cassent la confiance, et finalement la création de richesse. Enfin, le PIB ne dit rien sur la répartition des richesses  produites par la population.
  • Le professionnalisme qui nous fait aller plus loin que la simple exécution de notre contrat de travail. D’ailleurs, si chacun faisait la grève du zèle, se contentant juste de ce qu’il peut faire sans chercher plus loin, la France serait en panne et le PIB s’effondrerait. Cette part invisible, non marchande, a donc tout de même des conséquences valorisables en euros !

3/ les alternatives ou les indicateurs complémentaires

Pour répondre aux critiques sur le PIB, une pensée économique alternative (leader = Joseph Stiglitz du MIT et le CESE) a proposé l’IDH, l’Indice de Développement Humain. Selon les critères de cet indice, la France se situerait à la 25ème place. France Stratégie propose une émission intéressante sur le sujet (« idées au clair », 2015). Mais pourquoi les choses n’ont-elles pas évolué malgré tout ce que nous savons désormais ?

Parce que les écoles de commerce sont toujours sur les anciens schémas de l’Ecole de Chicago et les perpétuent. Parce que les acteurs réels de l’économie – syndicats compris –  ne secouent pas assez fort le microcosme de la pensée économique. Pourtant, nous avons des leviers !

Prenons un exemple : celui de la performance de nos entreprises. C’est un rapport entre deux chiffres : en valeur la valeur des produits et services vendus/ valeur des achats. Ou, si l’on veut définir le rendement de transformation au sens plus industriel, la «  masse des produits et services fabriqués et vendus » et la « masse des intrants utilisés ».  Cette définition invite à revendre les sous-produits, pour augmenter la part du « vendu », mais aussi à y inclure ce que les salariés ont dû consommer pour venir travailler : essence pour le transport, un peu de logement, de nourriture…

Le rôle des élus au CSE et des délégués syndicaux CFTC

Syndicalistes CFTC ! Ayez une bonne vision de ce qu’est un système, ses limites et ses interfaces. Il est essentiel que nous désirions une activité industrielle, sociale et économique durable en apprenant à nous saisir de la possibilité de créer de nouveaux indicateurs. Pour que ces indicateurs aient du poids, il est évident qu’ils doivent être communs au niveau de la branche, ou même du pays. Mais il faut faire avec le réel : nous ne sommes pas représentatifs dans la Branche et le niveau national, on l’a vu, pense beaucoup mais n’agit pas.

Il nous reste la possibilité de définir de nouveaux indicateurs dans la BDES ; les employeurs ne peuvent pas nous opposer l’argument qu’ils ne seraient pas prévus par la loi : la loi prévoit la possibilité de définir des indicateurs spécifiques, intégrant notamment la question de la finalité de l’entreprise (ses  buts, étendus par la loi PACTE), de sa performance technique, énergétique, sociale, écologique et la question de la vigilance sociale (RSE) dans la chaîne de valeur.

Nous pouvons travailler sur les indicateurs de nos Directions d’Entreprise (EBIT, ROS, marge brute, Book to Bill, et.). Suggérons d’en créer de nouveaux en demandant la mise en œuvre des lois récentes : PACTE, Devoir de Vigilance, SNTEDD (développement durable), etc.

 

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